Roy Hargrove, chef de musique
Roy Hargrove embrasse enfin l'un de ses plus vieux projets, diriger un big band. Sur
Emergence (
voir ici ) il nous fait part de son idée de la musique en grosse formation. Après cet album et la tournée qui s'en est suivie, nous avons fallu savoir comment se sentait le trompettiste dans ce nouveau rôle.
Soufflez.net -Roy , tout d’abord merci de nous recevoir pour cette entrevue, malgré votre emploi du temps plutôt chargé.Roy Hargrove –Oui, je suis en fait beaucoup sur la route, les deux tiers de mon temps en fait. Cet été j’ai tourné durant 7 semaines avec mes 3 groupes [big band, quintet, RH Factor ]. Mais j’étais bien content également de rentrer à New York et de décompresser. J’ai ainsi pu prendre le temps d’aller bœufer avec des
potes chez Smalls ou Fat Cat .S.net –Avec cette tournée, votre big band que l’on peut entendre sur Emergence a dû encore améliorer son son….R.H. – Oui, surtout que je fais travailler les musiciens dans ce sens. J’essaie de les obliger à mémoriser la musique, à ne plus utiliser les partitions…jouer d’oreille est tellement important. Lorsque je jouais avec Slide Hampton et le Dizzy Gillespie All-Star Big Band, j’essayais de mémoriser mes parties afin d’être concentré sur les indications de direction et sur la dynamique, pour rendre tout ça le plus musical possible. Avec le big band nous y arrivons.S.net – Vous comportez vous en « chef » avec le big band ou en co-soliste ?R.H. - J’essaie d’insuffler un esprit de groupe à ce big band, car contrairement à beaucoup de formations de ce genre, celui-ci n'est pas pourvu d’un ou deux solistes, mais seulement de solistes. Il faut donc essayer de travailler dans la même direction, et par exemple beaucoup bosser sur des détails comme le fait de respirer aux mêmes endroits tous ensemble ou sur un phrasé commun. Certains des gars jouent sur des shows de Broadway, ça aide. Il faut juste trouver le juste milieu entre discipline et spontanéité.S.net – D’où vous est venue l’idée et l’inspiration pour monter ce big band ?R.H. – En fait, plus jeune, je passais beaucoup de temps à regarder les vidéos du big band de Dizzy Gillespie . Ils avaient tous l’air de tellement s’amuser que je voulais un groupe comme celui-là . Et puis lorsque j’ai commencé à jouer du jazz c’était avec un big band, c’est là que j’ai appris à lire et jouer avec un groupe. S.net – Vous avez d’ailleurs plus tard joué avec le big band de Dizzy Gillespie .R.H. – Oui et c’était génial. Tout particulièrement de jouer les parties de 3è trompette sur les arrangements de Slide Hampton. La partie de troisième trompette est une sorte d’épicentre dans la musique du big band, parce que vous devez écouter toutes les parties écrites autour des voicings. Très souvent, la 3è trompette et même le 3è trombone jouent des notes particulières qui « grossissent » l’accord.
 S.net – Et donc avez vous réussi à instaurer cet "esprit Gillespie " dans votre big band ?R.H. – Je pense que les musiciens devraient toujours s’amuser lorsqu’ils jouent. Parfois je vois des mecs vraiment trop sérieux. Il faut être précis et concentré dans la musique mais en même temps il faut se donner des libertés et « sortir de la boîte ».
S.net – Comment avez-vous recruté tous ces musiciens ?R.H. – Un big band c’est pas évident, il faut beaucoup d’argent pour payer autant de musiciens, et puis certains rechignent à tenter l’expérience. J’avais déjà tenté de monter ce type de formation il y a 15 ans, avec notamment Jesse Davis [saxophone alto] et Frank Lacy [trombone]. Un festival avait financé le projet pour une date, et après ça nous avons été pris dans la spirale de nos groupes respectifs, et incapables de faire perdurer le projet. Mais 15 ans plus tard je fais redémarrer ça. Et puis il y a beaucoup de musiciens et peu de contrats… donc tout le monde court après des concerts et peu de gens se rendent au bout du compte disponibles pour des projets plus précis. J’ai eu par exemple beaucoup de mal à monter une section de trompettes à cause de plusieurs désistements. Comme je joue régulièrement dans les jam-sessions je rencontre pas mal de musiciens, et ça m’a aidé à recruter pour le groupe.S.net – Comment avez vous choisi le répertoire ? Combien de morceaux d’ailleurs ?R.H. – Nous avons 30 thèmes au programme. J’ai d’abord arrangé quelques unes de mes compositions puis j’ai demandé aux bonnes volontés du groupe de s’y atteler, et plusieurs d’entre eux m’ont proposé de supers arrangements. Nôtre morceau d’introduction est Requiem de Frank Lacy et je peux vous assurer qu’il n’est pas simple et qu’il chauffe bien les lèvres !S.net – Pensez-vous que le big band soit un passage obligé pour un musicien de jazz ?R.H. – En big band on apprend l’humilité. Tellement de fois, dans les jam-sessions, je vois des gars ultra égoïstes. Des gars qui montent sur scène pour jouer sur un blues en Fa et qui vont en fait rester là plantés pendant 3 heures à aligner les grilles le plus vite, le plus fort possible. Il n’y a pas d’humilité là -dedans. Les big bands sont un environnement où vous n’avez pas à étaler votre technique et science. Tout le monde ne peut-être John Coltrane ! En big band, parfois, vous ne devez jouer qu’une demie grille mais à chaque fois faire un truc beau et efficace. Écoutez un demi chorus de Charlie Parker , tout y est. Il faut savoir faire moins, mais avec plus de sens.S.net – Que pensez vous des autres big bands qui tournent actuellement comme ceux de Maria Schneider, Carla Bley, le Mingus Big Band et les autres ?R.H. – Mmmmm... Mon opinion.. [sourire] Ce sont d’excellentes formations qui jouent à la perfection, mais pour moi c’est trop parfait, trop rangé, trop strict. J’aspire à plus de chaos, plus de délire. Et puis tout ce joli monde, mais le public aussi, a oublié que la musique de big band c’est de la musique pour faire danser à l’origine. Maintenant un concert de big band c’est devenu un truc ésotérique. Finie la danse. Rien que pour avoir un batteur qui vous joue le beat sur la ride c’est impossible…tous ces batteurs font du solo du début à la fin du morceau….Lorsque je suis allé à Cuba avec Chucho valdes en 96, j’ai vu le public (des gens qui n’avaient rien) s’éclater sur nôtre musique, se laisser aller. Et cela m’inspire encore. J’ai joué avec des musiciens, nous n’avions pas la même langue, mais nous communiquions à travers la musique et la générosité de la musique. C’était fabuleux et en fin de compte naturel ! Et puis là -bas les musiciens jouent tous de la percu et sont des danseurs hors pair. Donc forcément ils font danser leur musique.
S.net – Ce séjour à Cuba a-t-il influencé votre style, votre phrasé ? R.H. – Vu que mon jeu était déjà assez rythmique, je me suis forcément senti bien avec ces gars. Ils m’ont beaucoup appris et notamment que la musique doit entrer dans le corps du musicien et de celui qui l’écoute. Elle doit faire taper du pied, claquer des doigts, secouer la tête, bref faire réagir. Et puis lorsque je joue ou
improvise, j’écoute toujours énormément le batteur, je me câle sur lui. T.P.
Le big band de Roy Hargrove en acoustique
et un titre complet à écouter :